Je connais un pasteur qui est sur tous les fronts. Dès qu'il y a un événement à l'église, il est là, partout, et ses équipiers savent qu'ils peuvent compter sur lui. Tout son temps est tourné vers les équipes, vers l'organisation, vers ce qu'il faut faire.
Et pourtant, il ne fait presque pas de visites ! Quand il va voir quelqu'un, c'est parce qu'un service ne tourne pas comme il le voudrait, ou pour que la personne s'améliore dans ce qu'elle fait. Les gens de son église, en fait, il les croise surtout… en train de servir.
Je ne raconte pas ça du tout pour le juger. Ce pasteur n'est pas paresseux, c'est même tout l'inverse : il est débordé. Mais il est débordé par le « faire », et le faire a fini par prendre la place de tout le reste. Si tu te reconnais un tout petit peu dans ce portrait, cet article est pour toi.
Le piège du faire
Le “faire” a un énorme avantage : il se voit. Une salle installée, un planning bouclé, un événement réussi, ça se coche, ça se constate, et quelqu'un vient même te dire merci à la fin. Une visite chez une famille qui traverse une période difficile, ça ne se coche pas. On en repart souvent sans savoir si on a aidé, parfois avec un poids de plus sur le coeur.
Alors sans même s'en rendre compte, on glisse. On se dit qu'on ira voir untel « quand l'événement sera passé », puis il y a le suivant, puis la réunion des responsables, puis le problème de chauffage. Et au bout d'un an, on a énormément travaillé, sans avoir passé beaucoup de temps avec les gens.
Ce n'est pas un défaut de pasteur, c'est une pente douce, et l'Église la connaît depuis le premier siècle.
Ce qui se passe vraiment en Actes 6
Remettons nous dans le décor de l’époque. L'Église de Jérusalem grandit à toute vitesse. Chaque jour, on distribue de la nourriture aux veuves, et un groupe commence à râler (la Bible dit « murmurer », c'est plus élégant) : les veuves des Juifs de langue grecque sont oubliées dans la distribution. Ce n'est pas un caprice, c'est une vraie injustice, avec des femmes vulnérables qui manquent de l'essentiel.
Les apôtres auraient pu répondre de deux façons très pastorales : « on va mieux s'organiser » ou « vous inquiétez pas, on va s'en occuper ». Ils ne font ni l'un ni l'autre. Ils réunissent tout le monde et disent ceci :
« Il n'est pas convenable que nous laissions la parole de Dieu pour servir aux tables. » (Actes 6.2)
Puis ils demandent à l'assemblée de choisir sept hommes « pleins d'Esprit-Saint et de sagesse », à qui ils confient ce service, et ils ajoutent : « Et nous, nous continuerons à nous appliquer à la prière et au ministère de la parole. » (Actes 6.4)
Trois détails qu'on a tendance à survoler
Le premier, c'est que le service des tables n'est pas un sous-ministère. Les apôtres ne cherchent pas simplement des gens disponibles pour s'en charger : ils exigent pour les tables la même maturité spirituelle que pour n'importe quel ministère. D'ailleurs, le premier nommé sur la liste s'appelle Étienne, et tu connais la suite de son histoire.
Le deuxième, c'est que les apôtres ne choisissent pas seuls. Ce sont les disciples qui désignent les sept : les apôtres posent le cadre et les critères, et l'Église cherche dans ses rangs. Autrement dit, les bonnes personnes étaient déjà là, il fallait simplement les voir.
Et le troisième, c'est que le résultat ne se fait pas attendre. Au verset 7, on lit que « la parole de Dieu se répandait de plus en plus, le nombre des disciples augmentait beaucoup ». La délégation n'a pas ralenti l'Église, elle l'a fait grandir : les veuves étaient servies, les apôtres priaient et enseignaient, et tout le monde y gagnait !
Et toi, cette semaine ?
Je te propose un petit exercice. Ouvre ton agenda de la semaine dernière (ou ta liste de tâches, ou ton téléphone, ou autre) et poses-toi deux questions :
Est-ce que seul un pasteur pouvait faire ça ?
Est-ce que ça m'a rapproché des gens, ou de la mission que Dieu m'a confiée ?
Tu vas probablement trouver des lignes qui répondent oui aux deux : une prédication, un accompagnement, une décision difficile, un temps de prière. Et tu vas trouver tout le reste : les relances pour le planning du dimanche, la commande des capsules de café, les messages pour caler une réunion, le compte rendu du dernier conseil à relire, la clé du portail que personne ne retrouve…
Je ne te dis pas que ces tâches sont inutiles, elles sont même indispensables (les veuves avaient vraiment besoin de manger). Je dis juste qu'elles peuvent être portées par quelqu'un d'autre, et que chaque heure que tu y passes est une heure que tu ne passes pas là où toi seul peux être.
L'histoire du jardin
Je termine par un moment qui me fait encore sourire.
J'étais en visio avec une assistante qui est en formation pour être assistante, et on faisait le point sur les dossiers administratifs en cours de son église. Le pasteur est arrivé, persuadé qu'il devait participer à la réunion. Il a écouté un moment, il a vu qu'on avait tout en main… et il est reparti profiter de son jour off. Direction le jardin !
Bon ok, Actes 6 ne parle pas de jardinage. Mais ce jour-là, j'ai vu concrètement ce que ça change quand quelqu'un porte avec toi : un pasteur qui peut quitter une réunion sans culpabiliser, qui se repose vraiment le jour où il est censé se reposer, et qui revient le lendemain avec de l'énergie pour sa famille, pour la prière et pour les gens.
Par où commencer
Tu n’as pas besoin de tout réorganiser d'ici lundi. Je te conseille de choisir une seule tâche dans ta liste du « quelqu'un d'autre pourrait le faire », et cherche autour de toi qui pourrait la prendre. Si tu te dis tout de suite « oui, mais je n'ai personne », lis « Je n'ai personne pour m'aider » : et si la bonne personne était déjà dans ton église ?. Et si tu as quelqu'un mais que tu n'arrives pas à lâcher, l'article Déléguer quand on est pasteur est fait pour toi.
C'est d'ailleurs pour ça que j'ai créé la Formation Assistant Pastoral : pour que la personne qui prend ces tables avec toi le fasse avec assurance, et que tu puisses retourner à ce que Dieu t'a vraiment confié.
Que Dieu te bénisse,
Camille